Victime d'un AVC, on lui exige de terminer son travail avant d'appeler les secours

Agée de 25 ans et mère de deux jeunes enfants, est en arrêt maladie depuis le 19 février dernier, jour où elle a été victime d'un AVC sur son lieu de travail. La jeune femme est factrice en CDD depuis 2009 à La Poste.

 

Emeline Broequevielle, factrice âgée 25 ans, a été victime en février dernier d'un AVC sur son lieu de travail à la plateforme de distribution du courrier de La Poste à Villeneuve d'Ascq. Sa hiérarchie a attendu trois heures et plusieurs injonctions d'agents avant d'appeler les secours.

 


Voici qu'un matin, la jeune femme ne se réveille pas dans son état normal. "Je me suis réveillée et je ne me sentais pas bien. J'ai envoyé un message à mon chef pour le prévenir, puis il m'a appelée et m'a mis la pression pour venir travailler", raconte Emeline. "Il y a déjà des absents, on est dans la mer", lui rétorque son supérieur, pour l'inciter à prendre sa voiture et faire la vingtaine de kilomètres qui la mènent à son poste de factrice, sur la plateforme de distribution de courrier de Villeneuve d'Ascq. Elle fait la route.

Arrivée à 6h30 sur son lieu de travail, la jeune femme ne sent pas mieux, bien au contraire. "J'avais vraiment mal à la tête, mais un mal de tête pas comme d'habitude. Je commençais à ne plus sentir ma jambe et j'avais mal au bras", se souvient-elle. "J'étais en train de classer tout le courrier dans le sens de ma tournée. Je le faisais avec la tête dans les mains".

Elle va une première fois voir l'un de ses chefs : "Ce que tu fais debout, tu peux le faire assis", lui aurait-on répondu. "J'avais beau dire qu'assise ou debout, je me sentais mal..." Pas de quoi convaincre ses supérieurs. "Je suis allée plusieurs fois dans le bureau du chef pour dire que je ne me sentais pas bien. On m'a dit de finir mon travail et qu'ensuite, on appellerait les pompiers".

 


Départ à l'hôpital, trois heures plus tard
C'est un syndicaliste, membre du CHSCT, qui va déclencher l'alerte vers 8h30 et demander à la hiérarchie d'Emeline d'appeler les secours, vu son état de santé. "Tu n'es pas médecin", lui a-t-on dit, avant que le ton ne monte. Emeline, elle, est assise, et spectatrice en souffrance d'une scène surréaliste. Finalement, une troisième supérieure fait appeler les secours. C'est une ambulance privée qui vient prendre en charge la factrice pour l'emmener à l'hôpital.

Il est 9h30, trois heures ont passé depuis la prise de service.

Emeline passe une IRM à l'hôpital, un AVC lui est directement diagnostiqué et le côté droit du cerveau est atteint. Lors des examens, une fissure est également constatée sur une valve du cœur. La jeune mère de famille est placée en soins intensifs durant six jours.

Aujourd'hui, Emeline n'a toujours pas pu reprendre le travail, reconnue en arrêt maladie. "Je suis en train de constituer un dossier pour être reconnue travailleur handicapée", explique la factrice. "Je boite bien, j'ai un cachet à vie pour fluidifier le sang et des anti-douleurs". Elle garde aujourd'hui des séquelles de cet accident qui n'a pas été immédiatement pris au sérieux. "Quand j'ai eu mon accident je ne marchais plus du tout". Elle n'a aujourd'hui toujours pas récupéré plus l'usage optimal de sa jambe gauche, et subit des séances de kinésithérapie tous les jours pour sa rééducation. "Je ne peux plus faire ce que je veux avec mes enfants en bas âge, et dès que j'ai une distance à parcourir, je dois prendre les béquilles".

Emeline Broequevielle a déposé une plainte le 3 mars dernier à la gendarmerie d'Orchies. Elle poursuit ses trois supérieurs hiérarchiques présents le jour de son AVC, pour non-assistance à personne en danger. "C'est compliqué moralement, physiquement. Je n'ai jamais eu de problème de santé avant, j'étais en pleine forme. à 25 ans, je n'aurais jamais pensé faire un AVC ! Je ne fume pas, je ne bois pas, je suis dynamique".

C'est le stress accumulé au travail qui aurait, selon ce que lui auraient dit les médecins, provoqué cet accident. En CDD depuis 2009 à La Poste, la factrice explique que "les précaires doivent faire tout ce que les titulaires ne veulent pas faire". "Et quand on est CDD..." On ne peut rien refuser, laisse-t-elle entendre. Comme ce matin du 19 février, lorsqu'elle a fini par se sentir obligée de se rendre au travail malgré son état de santé. Emeline, qui pourtant "adore son travail", avait peur de se rendre à Villeneuve d'Ascq depuis plusieurs mois. Peur des pressions. "On est leurs employés, mais ils devraient faire un peu plus attention. Ils n'ont pas pris en compte ce que je leur ai dit. Ils n'en ont rien à faire, on est des pions. Alors que j'adore mon travail", déplore la jeune femme.

Que dit la direction de La Poste ?
Contactée, La Poste confirme l'accident de travail d'Emeline Broequevielle le 19 février dernier, mais conteste la version de la victime. "Madame Broequevielle a déclaré par téléphone à son encadrant vouloir, venir travailler sans aller consulter un médecin", indique la direction. "C'est faux !", répond l'intéressée, qui répète qu'elle a subi la pression de cet encadrant et qu'elle n'a eu d'autre choix que de se rendre à son poste.

"Lors de son arrivée au travail, Mme Broequevielle a déclaré ne pas se sentir bien. Alors qu’elle ne souhaitait pas l’intervention des pompiers, l’encadrant a néanmoins contacté le 15", poursuit la direction dans un bref communiqué. "Je n'ai jamais dit que je ne voulais pas appeler les pompiers ! Je suis allée les voir plusieurs fois et on m'a dit de d'abord faire mon travail avant d'appeler les secours", insiste Emeline.

"Le transport de la salariée par une ambulance privée a permis de prendre les mesures médicales immédiates qui s’imposaient", précise encore La Poste. Mais finalement, c'est grâce à l'intervention de ses collègues qu'Emeline a été secourue trois heures après son arrivée au travail. Et notamment grâce au concours "autoritaire" d'un syndicaliste, qui fait depuis l'objet d'une mise à pied et d'une procédure disciplinaire, après avoir demandé la réunion de deux CHSCT extraordinaires et lancée une enquête sur ce qu'il s'est passé ce matin-là, sur la plateforme de distribution du courrier à Villeneuve d'Ascq. Il a également déposé une plainte pour mise en danger de la vie d'autrui.

"Clairement, il m'a sauvé la vie. Sinon mes chefs m'auraient faite sortir en tournée, et je ne sais pas dans quel état je serais aujourd'hui. Je ne serais peut-être même plus là pour en parler", dit Emeline, rendant hommage à son collègue aujourd'hui en difficulté professionnelle. Sur le cas particulier de ce dernier, Du côté de la Poste, c'est le silence absolu, on ne fait aucun commentaire.

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